La première fois


Il y a bien ce haut parleur qui te raccroche au wagon des autres. Il vante les sponsors et les minutes restantes avant ce moment sur lequel tu te concentres. Mains sur la nuque, tête entre les jambes, le short sexy sur le pavé de 8 heures, dimanche, avenue des Champs Elysées. Quatre degrés Celcius seulement. Heureusement que tu as pris ce vieux pull en cachemire. Sur ce coup là tu n’es pas seul ; il y a d’autres types qui ont sorti des affaires qu’ils avaient prévu de déposer au Secours Catholique. C’est la seule religion qui organise la récupération des oripeaux de notre société de consommation. Ce type qui finit lui aussi par s’asseoir alors que tu as pu l’observer d’en bas pendant la dernière demi heure, tu l’avais déjà aperçu en train de faire la queue au MacDo devant les toilettes. Sans doute une envie de chier avant de prendre la route, qu’il ne voulait pas assouvir dans une de ces cabines disposées régulièrement sur les pavés de la plus belle avenue du monde. Cette histoire de pipi caca, c’est vraiment ce qui pourrait te perturber un peu quand tu penses à l’épreuve. Tu as vu qu’il y avait aussi ces fontaines pour exhibis : les mecs sortent leur bite en formant une ronde de Manneken Pis et c’est à celui qui produira la pisse la plus colorée. Il n’y a pas que de l’eau ou du thé à la base de ces pisses là. Le mec qui s’assoit, donc, a l’air d’un clown gentil. Il n’y en a pas que des gentils, des clowns. En général, même, on oppose le clown gentil, au nez rouge et aux cheveux longs, Achille Zavatta, qu’on imagine bien pariant aux courses de Longchamp avec sa baguette sous le bras, et le clown blanc, beaucoup plus cérébral et glacial, qui prend la direction des opérations et amuse beaucoup moins les enfants, et toi avec, que le premier. Achille donc s’assoit par terre, en pantalon de velours blanc d’été, élimé jusqu’à la toile, se protégeant les épaules du froid sous une vielle veste de survêtement.

L’envie de pisser, tu l’avais calculée, comme tu avais calculé par le menu détail, l’ensemble des choses à faire et à ne pas faire. Tu avais bien fait rire à la maison avec tous tes préparatifs, ton alimentation réglée pile poil depuis le début de la semaine, une quantité de pâte que tu ne revivras sans doute plus, une crème pour le dessous des genoux, une autre pour l’entre-jambe, les gels pour la route, le vert pour passer en piéton citoyen, le jaune pour le moment où il faut commencer à faire attention et le rouge pour rendre des couleurs à la route, sur la fin. Trois couleurs légales mais dont tu a pu lire qu’en trop grosse quantité, elle font passer la barre du dopage. Tu fermes les yeux un instant. Ce que dit le type dans le haut-parleur est inaudible, mais de temps en temps, tu entends les cris de ceux de devant qui ont sans doute compris, eux, qu’il ne restait plus que quelques minutes. Alors, tu as commencé à voir les bouteilles d’urine déposées les unes après les autres par les créatures restées debout autour de toi, les hommes en tous cas. Il y a bien peu de femmes dans cette troupe de lève-tôt aux traits émaciés par la diète et l’effort de la préparation. Tu n’en vois aucune autour de toi. Tu sais pourtant, pour l’avoir lu sur le site internet de l’événement, qu’elles représentent 15%. Elles se sont sans doute regroupées pour s’inventer, elles aussi, des méthodes permettant de pisser au dernier moment au beau milieu de cette troupe compacte de promeneurs du dimanche qui a chassé celle des noctambules du Queen et semble vouloir faire parler d’elle le moins possible dans Paris encore endormie. Ces êtres aux jambes dénudées, tu as vu progressivement la chair de poule les envahir, puis ils se sont mis à sautiller sur place comme pour se donner une contenance. Ayant vidé leur boisson énergisante dans leur gosier tendu pour en capter les ultimes bienfaits, ils ont ensuite subrepticement fait passer la bouteille sous leur tee-shirt. Dans un geste peu assuré, et en fonction de la taille de leur engin, ils ont sorti leur tuyau géniteur en prenant soin, dans un ultime sursaut de pudeur, de le maintenir sous le vêtement, ont détendu leurs sphincters au sortir de la vessie et laissé doucement se vider cette dernière dans la bouteille. Puis avec un sourire soulagé, soit en en plaisantant avec leur voisin immédiat, soit peureusement de crainte d’avoir heurté les esprits les moins avertis de ces pratiques, ils ont délicatement posé devant eux le précieux flacon. Une pile de vêtements devenus inutiles est bientôt venue enfouir le magot que la horde de coureurs viendra par la suite bousculer, crever, répandre sur la chaussée, bientôt maculée de ces déchets insolites laissés dégoulinants, avec leur mauvaise conscience, par les 35000 passants en route pour leur grand trip.

Tu as vaguement entendu le compte à rebours, puis un coup de feu et une grande clameur, tout à l’avant de la colonne. Une grande vague de frissons d’excitation a parcouru la foule de l’avant vers l’arrière, t’atteignant au bout de quelques secondes. Tu sais que ce soir, tu pourras mieux te rendre compte, grâce à la retransmission télévisée, de ce mouvement-là et de l’ampleur de la foule. Tu apprendras à connaître jusqu’au prénom et au palmarès de ces africains de l’Est qui, prenant le départ à 20 km/h, gardent ce rythme jusqu’au bout, une vitesse que le commun des mortels ne sait tenir sur 100 m. Pour l’heure, tu n’as aucune idée de leur existence. Cela fait deux minutes que ces athlètes magiciens ont passé la ligne. Ils sont déjà largement dans la rue de Rivoli quand tu franchis enfin la ligne de départ. Tu as pris soin, quelques secondes avant, de mettre en route ton timer, réglé sur 4’41’’, et à l’instant précis où tu passes devant le rayon laser au niveau de la ligne de départ, tu mets en route le chronomètre. C’est une première épreuve qu’il ne fallait pas rater. Quelle horreur de s’imaginer sans la précieuse information, de ne pouvoir comparer le temps de chaque kilomètre avec celui de l’abaque tu t’es confectionnée sur la base d’un tableau Excel, et que tu as enroulée autour de ton bras comme un bracelet fétiche qui va te protéger tout au long de la route : une première colonne qui somme à 3h 37 et des poussières, la deuxième juste en dessous de 3h 25. Deux temps par ligne. Quarante-trois lignes, une par kilomètre plein, et la quarante-troisième, la ligne des 42 km 195.

Le soulagement de courir enfin, les jambes froides de n’avoir pu t’échauffer, mais la tête comme une marmite chaude de tous ces préparatifs qui aboutissent enfin à ce geste que tu espères pouvoir répéter 25000 fois, un pied devant l’autre et tu recommences. Surtout ne pas aller trop vite, surtout ne pas essayer de suivre quiconque, ne pas penser aux doubleurs ni aux trainards. Tu es bien, concentré sur toi-même. Il y a un beau soleil de face. Tu te dis que l’illustrateur officiel qui, dans son lyrisme digne des meilleures heures du réalisme socialiste, a brossé le tableau d’un départ de cette troupe de coureurs avec le soleil perçant derrière elle à travers l’Arc de Triomphe, n’a pas cherché une seconde à respecter la base de l’astronomie qui veut que le soleil se lève à l’Est. Vous filez tous vers l’Orient, comme un seul homme, tout excités par les caméras de télévision que vous saluez à grands renforts de moulins des bras. Tu es frappé par le nombre de conversations qui se sont déliées depuis le départ. Il y est question de tout et de rien, des derniers entrainements, de la répétition ultime des calculs de moyenne et des tactiques de course ou, simplement, du temps qu’il fait. Il fait beau temps en effet. Ce coup de pistolet dans le froid de Paname a libéré les langues qui se terraient au fond des gorges pendant les longs quarts d’heures qui précédaient le départ. Sagement, toi, tu ne dis mot. Tu écoutes simplement ton souffle qui s’est mis instantanément au diapason de tes mouvements de jambes. Même pas le début d’un point de côté, pas besoin de serrer les poings pour faire disparaître cette douleur que tu redoutais et qui t’as tenue, l’espace de quelques centaines de mètres, il y a cinq semaines, au départ du semi. De toutes les façons, ce semi, ce n’est pas un souvenir. Tout juste un entrainement en grandeur réelle pour la vraie course, avec une foule un peu comparable, qui te surprendra dans un premier temps et dont tu auras du mal à te détacher pour te concentrer sur ton effort. Tu es en vue du premier kilomètre. Ton timer se met à sonner comme ton réveil matin : quatre tintements stridents répétés n fois, le tout durant dix secondes. Au bout de ces dix secondes, tu n’es pas tout à fait à la ligne. Tu as pris quatre secondes de retard. La foule piétine un peu.

C’est la même chose au deuxième kilomètre. Tu rattrapes ce minuscule retard au troisième et, satisfait d’être ainsi calé, tu choisis un enfant venu acclamer les aspirants héros, au milieu desquels il y a sans doute son père désireux de lui montrer de quoi il retourne après quarante ans ; tu ajustes ton tir et lui jettes ton pull en cachemire qui t’avais coûté une petite fortune en yuans il y a quelques années, mais que les mites chinoises importées avec le cardigan ont attaqué et rongé de toutes parts. La mère pousse un petit cri strident puis arbore un grand sourire quand tu lui fais un petit signe de la main. Toi aussi, tu souris souvent sur cette avenue bordée de part et d’autre d’une foule de badauds matinaux, jalonnée de groupes de musique. Le prospectus des trente ans se glorifie d’en annoncer 80, pratiquement un tous les 500 mètres, as-tu rapidement calculé. C’est le son du tambour rythmant l’harmonie qui te remplit le plus directement de ses ondes positives. Tu n’es pas mélomane dans ces instants, juste en réception de l’entrain que confère la bossa nova ou le chant militaire joué par l’Harmonie des Pompiers de Paris. On passe très vite de la Place de la Concorde à celle de la Bastille finalement. Ce sont les journalistes qui ont voulu faire croire qu’il y avait un monde entre les deux. La première, sur laquelle les sympathisants de Chirac ont fêté son élection en 1995, la deuxième restée célèbre pour sa foule des grands jours dispersée par l’orage, le soir du 10 mai 1981. On rejoint très vite le territoire bobo à partir de cette avenue quasi institutionnelle, la plus grande du monde. Place de la Nation, tu doubles une chaise à porteur, montée sur deux roulettes, qu’emportent deux coureurs, l’un qui pousse, l’autre qui tire. A l’intérieur, un gars qui n’a pas l’air bien, tu comprends qu’il n’est pas là pour faire le clown, que ce n’est pas un happening de la Gay Pride, que ces types portent leur frère ou celui de leur voisin, que ce garçon est lourdement handicapé, physique et moteur, et qu’ils ont décidé de lui offrir sa course, à lui aussi. Un harnachement en tous points comparables quelques centaines de mètres plus loin. Les deux attelages ont dû se lancer un défi. Sur les maréchaux, à 9 km ½, tu sors une fiole verte ; c’est sucré, caféiné, cela colle au fond de la bouche et sur les doigts. L’eau minérale distribuée au km 10 n’est pas un luxe.

Arrive le premier Bois, celui de l’Est, le moins prestigieux des deux. Les prix de l’immobilier à Vincennes sont beaucoup plus bas que ceux de Boulogne, il faut se faire à l’idée que Paris n’est pas l’URSS. Tu sais que la boucle fera une dizaine de kilomètres dans le Bois, à l’issue desquels tu franchiras la ligne des 20 kilomètres, puis celle du semi marathon. Pourtant, au kilomètre 16, ton réveil matin semble s’être affolé : il sonne alors que la ligne vient à peine d’être dépassée. Tu avais pourtant gagné progressivement 40 secondes sur l’abaque la plus ambitieuse, tu les as presque perdus en un kilomètre. Tu te dis que tes pensées se sont perdues à l’intérieur de toi-même, que tu as été amusé de ton bon coup des 12 km, quand tu as décidé de te pisser dessus pour éviter un arrêt dont tu avais peur qu’il te fasse perdre trop de temps et casse ton rythme. Tu avais senti une chaude lave envahir le haut de tes cuisses et dégouliner le long de tes jambes. Tu avais rigolé à l’intérieur de toi-même en te disant que personne ne devinerait que cela n’était pas de la sueur. Mais le long de l’hippodrome de Vincennes, dans la montée, tu as dû trop penser au bon coup fait à tous tes concurrents calculateurs en herbe et tu as perdu les secondes que tu avais économisées en ne les utilisant pas pour vider consciencieusement ta vessie contre un arbre du Bois. Tant pis, tu en remets un coup et, dans la descente, tu rattrapes tout le temps perdu. Toujours que de la joie. La foule devient dense aux abords du vingtième kilomètre, alors que tu absorbes ta deuxième fiole verte. Et aux 21 km 097, tu te prends pour Louison Bobet en haut du Mont Ventoux, tu as l’impression qu’ils vont tous te pousser pour aller plus vite. Tu passes en 1 h 38’ 24’’, une seconde plus vite qu’il y a cinq semaines. Tu te dis que tu tiens le bon bout, que le semi était effectivement un excellent entrainement pour le complet.

La commune de Paris accueille à nouveau le défilé des coureurs qui suent carrément maintenant. La température n’a pourtant pas monté drastiquement mais à l’intérieur, les corps et leurs esprits commencent à s’échauffer. Une dame qui voulait rejoindre la coulée verte et s’est fait prendre par la foule essaie vainement de traverser au milieu de cette chenille ininterrompue. Soudain elle se lance effectivement, les coureurs se séparent en deux files au milieu desquelles la grosse dame en rose hésite un instant ; elle se précipite pour franchir les derniers mètres jusqu’au terre-plein central, et se fait bousculer par un coureur qui ne peut l’éviter. La pichenaude la jette à terre, elle s’étale lourdement et ne bouge plus. Je me retourne ; on la dirait morte, les gens se précipitent. Je n’aurai jamais de nouvelles. Elle doit avoir quatre-vingt ans, c’est un peu vieux pour un exploit. Les copains n’étaient pas à Bastille au km 5,6 comme il était prévu. Ils n’y sont pas non plus au vingt-troisième, à ton second passage. Tu te satisfais sans désespoir de cet état de fait. Les quais de Seine sont un grand moment avec ton ombre devant toi que tu essaies de piétiner en remontant vers l’ouest, à la manière d’un Chinois qui veut se débarrasser des mauvais esprits. Dans le fameux tunnel sous le Louvre, plus d’un kilomètre de vapeurs de gaz à effet de serre laissées par les voitures de la nuit, tu te crois à la balade du vendredi soir de Paris Roller : les coureurs se mettent à crier pour évacuer le stress de l’arrivée prochaine du mur, cette palissade en sucre glace qu’il faut franchir tête baissée entre le trentième et le trente-cinquième kilomètre, tel Jean-Paul Belmondo, pour pouvoir survivre. La Friday Night Fever à l’heure de la messe des Rameaux, tu commences à te sentir dopé aux endorphines. Cela va bien pour toi. Toujours sur un rythme de 4’41’’ par kilomètre. Quand même, au kilomètre 28, alors que s’enchaînent les montées et les descentes pour passer les grands carrefours du 8ème arrondissement, tu ressens une petite fatigue. Imperceptiblement, ta foulée se fait plus courte, plus lente.

Toujours des pisseux qui aspergent les poubelles et les réverbères de Paris, de plus en plus semble-t-il, et ils ne s’embarrassent plus du tout de pudeur, je ne sais pas à quoi ils sont dopés. Toi, tu t’es fait une deuxième fois dessus ; c’était moins réussi cette fois-là, parce que c’est descendu jusque dans tes chaussettes. Un moment, tu as eu peur de te faire une ampoule avec cette humidité malvenue sous les pieds, mais c’est passé. Tu as pris la fiole orange recommandée par Planet jogging, la nouvelle Mecque des coureurs, avenue de la Grande Armée, où se retrouvent les jeunes cadres dynamiques en quête de leur Graal entre midi et deux heures, quand leur entreprise tolère leur absence. Un type a justement choisi, pour marquer son territoire, le pilône-même qui a accueilli la Mercédès limousine de Diana et de son Dodi en fin de glorieux mais éphémère parcours. A croire qu’il ne le sait pas, ou bien est-il pris d’une irrésistible envie de dire aux Anglais ce qu’il pense de leur affront irakien ? Au kilomètre 30, ta femme et tes deux enfants te ratent et ils seront bien déçus : vous vous étiez donnés rendez-vous à la hauteur de la Tour Eiffel, au delà du kilomètre 31, et tu les chercheras partout du regard à cet endroit, de gauche à droite, à t’en donner le tournis, en vain. Tu es sur un rythme de 4’55’’environ, et il y a ce seizième arrondissement que tu n’aimes pas et qui monte…Il passe relativement sans encombre. La vente des rameaux à la sortie de la messe semble absorber bien d’avantage les paroissiens que le défilé incessant des coureurs qui ne se sont pas encore arrêtés. Ils sont de plus en plus nombreux, maintenant, à marcher le long de la chaussée. Tu ne veux pas les regarder. Si tu croises leur regard, tu sais qu’il sera désemparé et qu’il menacera de se saisir de ta course et de toi-même. Tu te demandes si, dans leur cas, tu marcherais comme certains le font, ou si tu prendrais un bus en déchirant ton dossard ? Au bout de l’avenue Joséphine, on atteint le point le plus à l’ouest et tu te dis que cela n’est pas un mal. Une épingle à cheveux et l’affreux kilomètre 35 est en vue. Là tu te prends un troisième coup de ventoline depuis le début de la course, pour soigner ton asthme bien sûr, et tu avales la fiole rouge au nom explicite : full blow ? Super peps ? Xtrem ? Tu cherches dans ta tête qui, parfois, semble se mettre à tourner plus vite que la terre : Plein fouet, voilà le vrai nom de marque, comme un accident sur l’autoroute, une bagnole arrêtée sur la chaussée, le choc inévitable, un bruit terrible, instantané, de carcasses métalliques qui s’entrelacent. Tu t’y vois, ton pas est devenu celui d’un marcheur qui trottinerait pour se donner bonne conscience, tu te regardes, tu ne t’aimes plus, cela ne va plus, cette allure. A ce rythme, tu vas finir dans les platebandes. Ce serait dommage vraiment d’être transformé en géranium d’ornement alors que tu te voyais en dévoreur d’asphalte. Alors il se passe quelque chose dans ta tête et tes jambes. Tu ne veux pas être mis en pot, ni être accroché à un balcon de mémère, genre la bonne femme en rose bonbon qui existait encore tout à l’heure avant qu’elle ne se fasse bousculer.

Au kilomètre 37, toujours pas les copains du cabinet. Qu’est-ce qu’ils foutent, nom de Dieu, nous ne sommes pourtant plus un groupe si compact ; ils ne peuvent plus te rater. David soudainement, juste à côté de toi, sur son biclou, avec ses lunettes de VTTiste pro, David le triathlète qui en a vu d’autres et qui te félicite tout en t’enjoignant de ne pas lui parler pour économiser ton souffle. Tu lui glisses quand même que cela te fait du bien de le voir là, tu remercies même. Un moment, il est le responsable de ton rythme plus harmonieux sur les kilomètres autour du quarantième. L’odeur de l’écurie prendra ensuite le relais. David te décrit le dernier faux plat en descente. Il viendra en effet, mais en montée. Au kilomètre 41, la foule est plus compacte, plus avertie, elle semble savoir ce que nous vivons, les coureurs, les marcheurs, les arrêtés. Lorsqu’un coureur prétend vouloir devenir un arrêté, elle lui dit qu’il ne saurait en être question, que la fin est si proche, qu’il faut se remettre en route. Qu’est-ce qu’il y a comme filles sur cette fin de parcours ! Tu as l’impression de finir dans la catégorie Femme alors que tu voulais être le surHomme de toi-même. On vous tend des petits drapeaux sur lesquels est inscrit un mot que personne ne veut encore faire sien à ce stade. Alors chacun rejette ce trophée après s’en être saisi, de peur qu’il ne porte malheur, de même qu’on n’accepte pas de babygro en cadeau tant que bébé n’est pas né. Mais progressivement, tu te fais à l’idée de ce mot écrit sur le drapeau, parce que la foule est de plus en plus sympa et le scande en cadence lorsque tes yeux semblent s’emplir de détresse d’avoir encore tant de dizaines de mètres à parcourir. Plus que 800 mètres. Plus que 400 mètres. Tu es sur ce rond-point de la Place Dauphine, emprunté deux fois par jour dans ta grosse limousine, bien souvent à l’heure des premières et des dernières passes de la nuit. Plus que 200 mètres. Tu commences à clairement lire par devers tes yeux, à l’intérieur de ton crâne, les onze lettres du petit drapeau noir.

Tu y es, tu as franchi la ligne en tartan. Tu n’as plus personne pour te donner un drapeau avec les lettres du mot sacré inscrites en caractères dorés. MARATHONIEN. Tu ne sens même pas tes jambes se soulever toutes seules comme elles le font d’habitude à l’arrivée des longs entrainements de deux heures ou deux heures quinze. Il y a tant de larmes qui assaillent tes orbites, tu ne sais pas si tu dois les laisser sortir comme la pisse le long de la course, chialer un bon coup. On t’avait dit que l’on ne pouvait s’empêcher de pleurer tellement c’était dur. En fait, toi, tu gardes cela en toi, mais tes yeux sont inondés en surface. C’est de l’émotion brute. Tu penses à ton temps, en plein entre les deux abaques : 3h 23’ 14’’, soit 12194 secondes de bonheur et, à la clé, une belle médaille que tu peux te faire graver pour indiquer ce chrono. Tu as mal quand même, surtout aux jambes, surtout entre les jambes. Tu passes ta main sur tes adducteurs ; elle ressort ensanglantées. Tu t’étais bien dit sur la fin que les cuisses se frottaient douloureusement l’une contre l’autre, mais tu n’avais pas senti vraiment la plaie qui s’était formée. Comment se faire faire un massage dans ces conditions ? Les masseuses ne voudront jamais de toi. Il y a trop de queue de toutes façons ; tu pointes la Croix Rouge sur ta gauche et sans rien avoir prévu, te voilà sous la tente qui abrite les hypothermiques et les asphyxiés du trentième et unième Marathon de Paris : tu vas t’étendre sur une civière un bon quart d’heure avant de te faire installer ton pansage alibi. Et l’espace de quelques minutes, allongé dans le silence de cet hôpital de campagne sur l’avenue Foch, tu vas te laisser envahir par le bonheur primal d’un premier marathon initiatique.

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