A Tanger avec Duras et Duroy

Un Riad de Tanger habité par des Chinois. Il a apporté avec lui Duras. Détruire, dit-elle. Il avait lu ce texte il y a trente-sept ans. Il l’avait appris par cœur. Il était Max Thor. Il ne savait pas à quel point ce texte avait été fondateur. Il ne savait pas comme ce texte l’avait libéré. C'est seulement trente-sept ans après qu'il s'en apercevait. À chaque page, il découvrait qu'il connaissait encore le texte par cœur. Et il entrevoyait comme sa vie avait été rythmée par ce texte. Cela, il ne l'avait pas su avant de rouvrir le livre. Il n’aurait pas pu le savoir s'il n’avait pas décidé sur un coup de tête. Prendre un billet sur le Net. Faire cela très vite le soir après le dîner. Puis vite préparer son bagage. Dormir quelques heures. Prendre Uber et rouler jusqu’à ce Terminal 3 que beaucoup ne connaissent pas. Prendre cet avion d'Air Arabia que beaucoup ne connaissent pas. Que lui ne connaissait pas.

Duras, il n'avait pas intégré comme elle était révolutionnaire. Et il n'avait pas compris qu'elle voulait elle aussi tout casser. Sur un point il s’était trompé. Chaque fois qu'il avait dit qu'il fallait se souvenir de l'Union soviétique et ne pas la passer par zéro sans réfléchir, il croyait qu'il était durassien. Or, Duras voulait la mort de l'Union Soviétique. Elle voulait aussi la mort du Négresco. Elle voulait la mort du système. L’Union Soviétique faisait partie du système. Elle utilisait le mot révolution. Aujourd'hui ce mot est employé par tout le monde. Il a perdu son sens.

Sur cette terrasse inondée de soleil un 4 février, il se sentait repu de solitude, envahi du bonheur d'être là. Seul avec lui-même. Ces êtres qui passaient dans cet hôtel sans histoire, c'était la scène de sa vie. Trente-sept années à voir des êtres passer devant lui, par lui, pour tromper sa solitude. La Comédie de l’Art, la Commedia dell'Arte. La comédie. Le mariage, qui répugne à Stein. Et nous étions des adolescents. C'est parce qu’il avait détruit à cet âge-là qu’il avait été fort.

C'est parce qu'il relit ce texte trente-sept ans après que toute cette puissance lui apparaît comme une évidence. Aujourd'hui, dos à la mer qui est au nord, il est rassasié par l'existence. Il sait que Duras lui a donné cette distanciation, qu'il vit avec cela en lui, il se sent invincible. Il a toujours dit, je n'ai besoin de personne en Harley Davidson.

Hier, il a lu cela à son avocate au téléphone, les paroles de Stein: "J'ai eu du temps pour les femmes, mais jamais je ne me suis marié à aucune, même si je me suis prêté à la comédie du mariage, je n'ai jamais accepté sans ce hurlement intérieur du refus. Jamais."

Il a couru sur la plage ce matin. Il a parcouru toute la baie. Il s'est lavé le corps avec cette course. Il fait toujours cela, il pense aux traversées de longue haleine. Il pense traverser la France en courant, il le dit souvent. Il pense qu'il ira jusqu'en Chine avec ses pieds. Il ne sait pas du tout pourquoi il dit cela. Il sait qu'il aura du mal. Mais peut-être réussira-t-il. Ce sera sa révolution.

Le deuxième jour, comme il n'a pas entendu le muezzin de 5h30 du matin, il en a déduit qu'il s'était habitué. Il est sorti à 8h sur la terrasse. Le soleil était là déjà qui pointait derrière les montagnes du Cap Tingis. Là où il était allé courir la veille. Les mouettes n'étaient pas encore toute levées semblait-il. La veille, elles avaient donné un concert gratuit. Chaque famille, depuis sa terrasse, avait semblé communier avec elle. Au loin, sur la plage, les familles du samedi soir avaient déambulé jusqu'à ce que les ténèbres les chassent. Les bateaux de pêche ne semblaient pas bouger beaucoup. Il s’est dit qu'ils devaient le faire quand il dormait. Ou bien, les poissons de Gibraltar étaient déjà tous morts.

Il s’est souvenu que Duras avait écrit Le marin de Gibraltar, il allait le relire.

La troisième femme puissante de Marie Ndiaye aussi. Qui entreprend la traversée de l'Afrique en direction de Paris et passe à quelques encablures de Tanger. Il se rappelait les enclaves espagnoles en pleine Afrique. Ces immenses murs en fil de fer barbelés. Il avait en mémoire ces reportages terrifiants où la masse des centaines d'attaquants avec leurs échelles de fortune donnait à chacun d’eux l’illusion de l’immunité. Trois cents Africains ont tenté de passer à Ceuta. Soixante-deux ont réussi. Ils ont tous été renvoyés au Maroc. Combien de blessés au passage ? Des morts peut-être. Combien de désespérés ? Qui ont traversé toute l'Afrique, mis leur vie en péril, failli mourir de soif, tout laissé derrière. Promis de revenir avec un passeport français et beaucoup d'argent. Coincés à Tanger après avoir échoué à rentrer dans l'enclave espagnole. Hier, le long de la côte où le menaient ses pas, il avait bien remarqué ces véhicules militaires campés discrètement dans le décor, scrutant les flots, vérifiant discrètement les allées et venues des voitures le long de la plage, sur la route, sur le chemin escarpé. Il s'était dit qu'il ne devait pas être simple même de démarrer un dinghy sans se faire remarquer. Il s'était demandé, s'il était lui-même dans ce cas, réussirait-il ? Oui bien sûr, s’était-il dit, fanfaron.

Ses lectures de trente-sept ans qui lui ont inspiré une posture. Distancié, hautain peut-être pour les Bernard Alione avec lesquels il a frayé toute sa vie, sa carrière comme on dit. Sans doute, mystérieux en tout cas. Il veut continuer ainsi jusqu'à ce que son corps ne le suive plus. Déjà, c'est différent, certains amis sont même partis. D'autres se sont engagés dans une lutte contre la maladie. Lui, il se voit parcourir le monde à pied. Il y a sûrement une forme d'arrogance à dire cela. Il le sait, il le cultive. Les gens sourient, ils ne le prennent pas au sérieux.

Lionel Duroy, le névrosé génial des familles ultra-nombreuses… « Très joyeux Noël. Éric. 18 décembre 2016 ». Sa mère lui a refait passer l’exemplaire de L'absente, qu’il lui avait offert. Le dernier roman de cet auteur qui le ramène à lui-même. Tanger lui a permis de tout lire. Il a compris à quel point la hauteur et la modestie de Duroy lui parlaient.

Lionel Duroy est à la recherche de sa mère profonde, l’Absente. Lui, il a offert à sa mère le livre. L'absente. Roman. Julliard.

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