Avoir lutté en Biélorussie

Gare routière de Tbilissi au petit matin, mes vêtements sont transpercés par la pluie. Il faut bien cela pour sauver la réputation des vins géorgiens. « Réfugié », ainsi s’est-il qualifié, un de ses premiers mots. Alors que le bus pour l’aéroport de Natakhtari tardait à arriver, quelques minutes ont suffi pour créer la connivence. Réfugié. Avant les échanges habituels : prénom - Michael ; pays de provenance - Biélorussie ; lieu de destination - Mestia, comme moi, dans les montagnes de Svanétie, sorte de Corse géorgienne sans la mer ; activité en Géorgie - informaticien, mais pour l’instant « ce n’est pas important de faire mais de vivre », cela me parle bien sûr (Michael a gagné suffisamment d’argent, jusqu’à cinq milles euros par mois, en France il serait dans les 5% les mieux payés). Il voyage avec sa compagne Olga, professeur et traductrice d’anglais en Biélorussie, sans activité en Géorgie. Leur âge à tous les deux: vingt-huit ans.


Plus tard, le soleil est là, nous marchons dans les montagnes en devisant. Olga dit que son pays est le seul à n’avoir ni mer ni montagne. Alors, elle n’a jamais appris à nager mais crapahute comme un chamois. Ils sont maigres tous les deux. Michael se plaint d’une douleur au niveau des lombaires, marche avec un bandage autour du mollet. Blessure ou maladie, il ne sait pas, les médecins géorgiens ne comprennent pas, ne valent pas ceux de Biélorussie. Mal au dos, n’est-ce pas la maladie des gens stressés ?


Pour Michael et Olga, la lutte contre Loukachenko est une déclinaison de l’amour. Pendant dix-sept mois, entre avril 2020 et août 2021, ils ont connu l’excitation des manifestations puis des actions souterraines. Au début, ils ont vu arriver « la guerre », ont cru à la victoire. Plusieurs fois ils ont détalé, poursuivis par la police. Olga a toujours gagné la course, Michael s’est retrouvé en prison pendant quinze jours. C’était plus confortable que la caserne, ses travaux inutiles du matin jusqu’au soir, de quoi devenir dingue…En prison, au moins, il pouvait lire. Ils racontent le pouvoir biélorusse devenu fou, sa phobie du rouge et du blanc, couleurs de l’éphémère drapeau d’une Biélorussie plus libre après la chute de l’URSS, les drapeaux canadiens, suisses et géorgiens brandis par les manifestants, les chiens lâchés pour les leur arracher. Et le réseautage sur Telegram pour déployer le « Plan Peramoga », ce Victory Plan qui les a tenus en haleine. Dans ses rêves, Michael tuait Loukachenko. C’était son objectif, il avait cela en lui depuis toujours. Je lui demande comment, il ne sait pas, concède qu’une simple extradition dans une île lointaine aurait suffi. Vingt-huit ans qu’Alexandre s’accroche au pouvoir, cinq de plus que Vladimir, ces deux-là font la paire. En Biélorussie, parler biélorusse est interdit et l’on ne passe pas la frontière quand on va en Russie depuis Minsk. C’est déjà un seul pays, le rêve de Poutine est devenu réalité. Michael et Olga sont donc russes ? Ils n’ont fait que deux fois des incursions du côté de chez Vladimir, jamais jusqu’à Moscou, ne veulent pas. Ils racontent : semaine après semaine, la lutte s’est avérée plus difficile, Svetlana Tikhanovskaïa est restée seule sans son mari qui croupit en prison, les dirigeants du monde ont cessé de faire le voyage de Vilnius pour la rencontrer. Alors, Michael et Olga ont fui la Biélorussie.


De retour des montagnes de Svanétie, ils m’accueillent dans leur appartement sur les pentes de Tbilissi, un immeuble de l’ère soviétique, sixième étage avec ascenseur, mais l’ascenseur ne marche plus depuis longtemps et l’eau ne monte pas toujours si haut, la salle de bain est remplie de bonbonnes d’eau minérale. Avec douceur, ils disent comme leur pays leur manque. Impossible d’y remettre les pieds, ils seraient arrêtés. Le plus dur, c’est les parents restés à Minsk. Ils ont leurs habitudes, ne quitteront pas la Biélorussie. Alors, Michael et Olga lisent, Michel Foucault, Albert Camus, parlent de la France mais ne viendront pas s’y installer. Peut-être émigrer dans la partie slave de l’Union Européenne, mais pour les droits de l’homme, la Pologne n’est pas à la hauteur. Comme tous les Biélorusses qui leur ressemblent, Michael et Olga sont des « peoples persons », j’apprends le mot de leur bouche. A Minsk, la solidarité était gravée dans le marbre. A la moindre saute d’humeur, ils sollicitaient les amis. Il s’en trouvait toujours un pour interrompre ses activités sur le champ, les rejoindre, parler, parler jusqu’au milieu de la nuit, avec ou sans vodka. Eux ne boivent pratiquement pas, leurs compatriotes, c’est une autre histoire, ils ont le record du monde.


Mais aujourd’hui, à Tbilissi, les amis sont trop loin, le couple sert de rempart. Et la vie s’écoule sans contrainte, il y a de la beauté à se sentir libres. « Anarchistes », le mot est sorti. Réfugiés anarchistes, tous les deux. Ainsi peuvent-ils vivre en dehors de tout système, ne plus de préoccuper de l’existence de leurs deux dictateurs. Peramoga, la Victoire? Dans quelques années peut-être.

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