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Quête arctique - Post 2/12 : Avec Glenn Gould


On voyage pour rien, pas besoin d’explication. Pourtant, cette fois-ci ce sera pour l’ours. Il m’obsède l’ours, c’est pour le reluquer que je prends la direction de Churchill. Embarquement à Winnipeg, quarante-quatre heures devant moi pour rêvasser, la tête contre la vitre du wagon de la VIA Rail Canada. Je sais faire cela, rêvasser, je recherche cela, on me regarde de travers quand je le dis. Souvenir d’un précédent trajet dans le Canadien Pacifique, mon baptême de l’ours. C’était un brun. Nous roulions à un train de sénateur, j’avais passé des heures à dévorer, seul à le faire, chaque recoin de forêt, aucun autre passager n’accordait d’importance au paysage. Soudain, quelque part entre Kamloops et Jasper, « A bear » ! C’est à peine si mes covoiturés avaient quitté leur écran des yeux pour tenter d’apercevoir le plantigrade dérangé dans sa cueillette. Pas le temps d’hameçonner mon premier ours avec mon IPhone 10, pas le temps de dire au revoir, en quelques secondes il était hors de notre champ de vision. Incrédule, l’hôtesse de bord m’avait asséné : les ours, d’habitude c’est sur le Winnipeg-Churchill. Deux ans après, j’y suis ! Avec un peu de chance, des bruns en quantité et à l’arrivée, Churchill, neuf-cents habitants à peine et deux-cents ours polaires. Dans l’attente, je voyage avec un monstre sacré. À trente-trois ans en 1965, célébré dans le monde entier, Glenn Gould avait choisi le Winnipeg-Churchill pour officialiser la fin de sa carrière pianistique. De son voyage solitaire, il avait tiré la Trilogie Solitude, œuvre en trois parties dont la première, L’Idée du Nord, est aussi inclassable que son auteur : radiophonique et cinématographique, elle tient du journalisme, de la sociologie, de la poésie, du théâtre et, selon ses propres mots « du côté obscur de l’âme humaine ». Face à moi, affalé sur sa banquette de train comme sur celle de son Steinway, à l’âge du Christ en croix, Glenn Gould est habité, ses yeux scintillent, sa parole est véhémente, elle dit sa passion pour l’hiver polaire, son projet de jouer son Bach excentrique dans la nuit perpétuelle de la glace arctique.


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