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Une absurde soirée libératoire



Vous retrouver fatigué avec un ami épuisé dans une salle inconnue de Strasbourg Saint-Denis (la Scala Paris) à ne plus savoir ce qui vous amène là ni qui vous allez écouter. Vous souvenir que le spectacle avait eu bonne presse dans Le Monde et que cela expliquait votre présence à la représentation de la pièce « Le Moment psychologique » écrite par Nicolas Doutey et mise en scène par Alain Françon. Entendre dès les premiers mots des phrases évocatrices de Samuel Beckett dans « En attendant Godot ». Vous demander pourquoi le poulailler piaffe bêtement à ces mots-là puis progressivement se tait tandis que vous vous surprenez à rigoler à votre tour. Pénétrer le monde feutré perché d’une institution qui ressemble de plus en plus à votre ex-employeur à mesure que les six personnages pots de fleur entrent en action. Vous sentir en harmonie à cet énoncé : « Le travail, c’est toujours un peu la consternation ». Vous pincer au souvenir de scènes vécues : « Que dit l’Asie ? », puis « Priorité numéro un : répondre à l’Asie ». Vérification faite, la Scala Paris donnait justement « En attendant Godot » il y a quelques mois, « Le moment psychologique » a été écrit il y a sept ans, Nicolas Doutey avait alors trente-cinq ans, était l’auteur d’une thèse de doctorat : « Une idée beckettienne de scène : approche philosophique des textes dramatiques de Samuel Beckett ». Cqfd. N’ayant pu retenir votre compagnon parti dix minutes après le début du spectacle submergé par une trop pondéreuse charge mentale, marchant seul dans Paris pour rejoindre vos parents malades, vous songiez à cela, le consternant ordonnancement des vies dans l’Entreprise lorsqu’elle prétend mériter son grand E, imaginiez une sortie culturelle obligatoire de votre ex-équipe de consultants à La Scala pour ouvrir leurs esprits, forcer leur sentiment d’appartenance, les enserrer dans l’étouffant filet du commerce des prestations intellectuelles. De ces rets-là vous vous sentiez à jamais libéré. Au fond de vous, quelque part derrière l’occiput, le joyeux relâchement d’une pression très ancienne.

 

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