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Je ne sais rien de la musique



C’était une proposition de Liam Dugelay, vingt ans, mon fils pianiste. Par un froid de loup, j’ai pédalé jusqu’à La Scène Musicale pour assister à une Masterclass de Cédric Tiberghien. Quatre heures durant, il a fait le spectacle avec cinq Jeunes Talents de l’Académie Musicale Philippe Jaroussky. « Premier prix de piano à dix-sept ans au Conservatoire de Paris », raconte sa biographie Wikipedia, à quarante-huit ans, Cédric Tiberghien a gardé un visage d’enfant. On me dit que j’ai une voix fluette, la sienne chante. Chez cet homme, tout est musique, cet art auquel, vaille que vaille, les années de paternité m’initient. On m’a bien offert un jour un piano mais ce sont mes trois enfants dans les conservatoires qui m’ont mis le pied à l’étrier. La salle est sous le charme de cet homme inclassable, je joue l’élève. Au fur et à mesure de ma prise de notes monte en moi un irrépressible besoin de réparation de ce qui peut l’être encore dans l’édifice brinquebalant de mes connaissances musicales. De grands hommes savent vivre et mourir avec une incompétence musicale assumée : au premier rang, François Mitterrand. Moi, promis, j’acquiers dès demain Le solfège pour les nuls, objectif : cesser de buter sur le vocabulaire de la musique. Pour l’heure, penaud, je gribouille les mots de Tiberghien, touché par sa sensibilité, sa culture, son intelligence, ses mises en abyme, mais infoutu de comprendre les subtilités techniques de son discours. Exemple, la Sonate opus 53 de Beethoven jouée par la première élève, « c’est une tonalité en do majeur (Siri à qui je dicte avant de prendre la main écrit "tonalité en dommage") », c’est donc la santé, l’énergie. Très bien. Et le « pianissimo », ce n’est pas moins rapide qu’un « piano », c’est avant tout une intention spéciale. Et « dolce », c’est doux, mais en fait c’est plutôt chaleureux. L’opus 119 de Brahms écrit à la fin de sa vie : « une cascade de tierces », c’est-à-dire ? Il faut passer d’un son « joli » à un son « beau », un son avec plus de profondeur et de « rondeur ». Le maître explique que le piano lui-même, l’instrument, la table d’harmonie, les chevalets, les tambours, toutes les pièces, convertissent le toucher du pianiste en un son plus ou moins « rond ». Est-ce que j’entends cela, moi, la rondeur d’une note ? « La musique de Brahms correspond au personnage, sa bedaine », sur Google, je vérifie aussitôt l’embonpoint du compositeur, découvre au passage que ses pièces pour piano opus 119 sont considérées par Brahms, comme les « berceuses de sa souffrance ». Soudain, il me faut remiser mon smartphone au fond de ma poche, les spectateurs sont aux abois contre les écrans synonymes d’inculture, ne supportent pas l’énergie que je mets à essayer de comprendre. Pour Tiberghien, cet Intermezzo de Brahms, « c’est un morceau de fin de soirée avec un verre de trop », il me faudra en faire l’expérience. Interrompant son élève, il faut davantage « timbrer », ajoute-t-il, serais-je moi-même timbré ?, je ne suis pas sûr de savoir ce qu’emporte le mot. Troisième à passer devant la trop sage assemblée aux cheveux blancs, une Coréenne dépassant les autres candidats de quelques années, arrivée ici Dieu sait comment, se voit gentiment encouragée à charger d’avantage d’émotion son interprétation, Tiberghien sait être diplomate. Lorsqu’il écrit son opus 119, Fauré est atteint de surdité (même chiffre que pour Brahms, au-delà de cent, ça commence à sentir le sapin). Sa musique est très osée au niveau des « harmoniques ». C’est-à-dire ? Il faut que la jeune femme exprime une souffrance intérieure sur chaque note, enjoint-il, qu’elle sublime donc le confucianisme dans lequel a baigné son enfance, me dis-je à moi-même. Tiberghien insiste, il faut que le spectateur entende passer « le balancé », « le chaloupé », « le dansé ». La méthode pour y arriver ? Jouer plus vite, avancer, et paradoxalement, en même temps, ressentir chaque note. Comme son élève s’y attelle, « prends un spot de lumière et éclaire cette mesure », l’interrompt-il. Elle garde son sang-froid, je suis en connivence avec elle. Discussion avec Tiberghien à l’entracte, je relate une conversation eue avec Jean-François Zygel, autre pianiste de renom que mon employeur avait payé pour divertir ses cadres dans un resort de la mer Égée : l’ingénieur que je suis avait du mal à concevoir qu’une partition pût faire l’objet de tant de nuances d’interprétation alors même que, si on l’insère en version rouleau dans un orgue de Barbarie, la machine à musique la restitue d’une manière parfaitement prévisible. Dans les yeux de Zygel, j’avais lu que j’avais encore du chemin à parcourir. Tiberghien aujourd’hui semble prêt à m’emmener au-delà, sur des rivages où le piano se laisse saisir, une fleur livrant ses couleurs avec le temps.


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