La guerre ? Ils ne veulent pas la faire


Je n’en reviens pas de Tbilissi, Géorgie. N’est-ce pas la capitale de l’ex Union Soviétique qui ressemble le plus à l’Europe, ses immeubles en pierre de taille, ses musées, ses galeries, ses femmes aux longues jambes dans des pantalons chics, ses hommes qui, parfois, la nuit venue, se tiennent par la main ? Ou me suis-je laissé aveugler par la démarche chaloupée de couples de garçons venus d’ailleurs, leurs conciliabules dans la langue de Dostoïevski dans les tavernes de Rustaveli ? Une fois par mois, le stade Boris-Paichadze abrite bien une soirée gay, la Horoom Night. Les guides disent qu’elle rameute l’Europe entière, c’est certainement très exagéré. Alors, sur le net, j’ai pris connaissance des agressions pendant le défilé de la Pride 2021, de nombreux blessés, un décès. Donc, il y a cela aussi ici : des ultras prêts à tout. Ici aussi. La Pride 2022 a été annulée, remplacée par des événements « indoor » dont on a filtré les invités.


Déjà, la semaine dernière, dans les rues d’Erevan, Arménie, de jeunes hommes russes erraient, cherchant à se loger pour un jour, une semaine, un mois ou une vie. Offrant des prix venus d’ailleurs, ils étaient les acteurs involontaires d’une terrible inflation des loyers, on parlait de cinquante ou cent pour cent d’augmentation ! Itou ici à Tbilissi. Les Arméniens et les Géorgiens de souche voient parfois leurs mensualités multipliées par deux, leurs propriétaires ont parfaitement intégré l’effet d’aubaine. Alors, ils quittent leur logement, certains renoncent à leurs études, partent. Ce sont donc eux, ces garçons russes qui, à vingt ans, trente-cinq maximum, « font » le marché de l’immobilier, vraiment eux dont l’exil caucasien perturbe l’économie des familles ? Pourtant, anciens informaticiens ou anciens traders en errance, ou même toujours informaticiens et toujours traders depuis leur Mac, ils n’ont pas l’air de spéculateurs, encore moins de bourreaux. Leurs yeux chargés de tristesse disent la perte, celle de leur famille, de leur travail, de leur pays. Leur concentration de tous les instants est un gage de survie et, demain, de rebond. Pour beaucoup, leur intelligence et leur expérience seraient remarquées en entretien d’embauche à la City, La Défense ou Wall Street. Mais, après mûrs débats dans les instances européennes et ailleurs, ces portes-là leur sont fermées. Discussions difficiles, terribles arbitrages, ils resteront donc en ex-Union Soviétique. Mais pas en Russie.


Quatre garçons russes ont fait le voyage avec moi entre l’Arménie et la Géorgie. Un matin de pluie froide et déprimante, ils ont embarqué à Erevan dans un minibus de la compagnie Hayreniq Tour. Je les attendais quatre-vingt kilomètres plus loin, au bord de la route et du lac Sevan, éclaboussé à chaque passage de camion, trempé, transi. Ils ne s’attendaient pas à cela, un Français, il n’y a que les Russes qui voyagent. Pourtant, quoi d’étonnant, je suis un Caucasien après tout, du moins c’est ainsi que l’on me qualifie en Amérique du Nord. Ils m’ont rapidement adopté, de même pour les deux babouchkas circulant avec eux, une femme arménienne de la campagne rendant visite à sa famille et une professeure de piano de Saint Petersburg. Dimitri et Evgueny sont les plus jeunes des quatre, vingt-cinq ans, mêmes coupe-vents jaunes de bonne confection russe, d’énormes trous dans les lobes des oreilles pour Dimitri, sont-ils un couple ? Evgueny parle de sa girl friend et répond à la place de Dimitri quand je m’enquiers de la famille de ce dernier : « même situation que moi ». Les deux femmes les rejoindront plus tard. Être gay en Russie, autre raison d’exil ? A peine ai-je pris place, serré contre la babouchka de la campagne, que je consulte le compte Instagram de Dimitri, aidé en cela par le wifi dont on m’a remis immédiatement les codes comme si ma vie en dépendait : sur les photos, de gracieux jetons noirs, genre jeu de dames, occupent l’espace des trous creusés dans ses lobules d’auricules. Désormais, je le lui dis, il ressemble à un chef dayak dirigeant sa famille dans une « long house » du Sarawak. Il sourit, ne dit pas pourquoi les bijoux ont été remisés. Peut-être, pour passer la frontière russe, a-t-il préféré moins de signes de liberté, a-t-il enlevé ses capsules, s’est-il dit qu’il en allait de même pour la frontière arméno-géorgienne, ne les a-t-il donc pas remises ? Piotr, le troisième homme, vingt-huit ans, était manager en finance chez PwC. Sa firme a quitté la Russie au printemps, comme les autres Big Four, il n’a plus de job, en trouvera un nouveau, semble moins inquiet que Dimitri et Evgueny. Je n’ai pas le prénom du quatrième, il a étalé ses longues jambes devant le siège avant, à côté du chauffeur, je ne vois que sa tête qui me bouche une partie du paysage, il l’a couverte d’une capuche de survêtement noir, genre ado se rendant au collège. Une fois les deux barrages frontaliers passés, l’arménien et le géorgien, sans encombre pour eux ni pour moi, il abaisse sa capuche, découvre un front plus buriné que ceux de ses trois compagnons de voyage, sans doute celui d’un trentenaire, ne cache pas son soulagement, allume une cigarette, se lâche, exhibe son livret militaire russe, précise qu’il ne s’agit pas d’une convocation suite à la « mobilisation partielle ». Ce document le rend éligible pour une troisième vague possible de mobilisation, on n’en est qu’à la première. Mais quand même, il fallait partir, tous les quatre s’accordent sur ce point : désormais, cette distinction ne vaut rien, première vague, deuxième vague, troisième vague…Depuis la semaine dernière, des descentes de police ont lieu dans les stations de métro de Moscou pour identifier de jeunes adultes, les interpeller et les mobiliser sur le champ, ils n’ont plus qu’à suivre les militaires pour prendre la route du front. Il fallait partir.


Dans Tbilissi, à la recherche de rien, je déambule de droite et de gauche selon les journées. Au bout de quatre jours, à partir de ma base AirBnbB, « adorable appartement au centre-ville avec balcon », envahie par le bruit des voitures fonçant sur l’avenue David Aghmashenebeli, aucun des quatre points cardinaux ne recèle plus de mystère. Pas de caractère cyrillique dans la ville, aucune chaine russe à la télé, l’exact opposé de l’Arménie où tout était écrit en russe et en arménien et où, dans ma chambre d’hôtel, toutes les chaines étaient russes. Mais partout des graffitis dûment photographiés et partagés, me permettant de récolter un nombre de vues inhabituel sur mon compte Instagram : « Fuck Russia », avec Russia barré et remplacé par Putin. « Fuck Russia or fuck Putin, that is the question » aurais-je voulu légender si la crainte de la censure de Meta - Big Brother ne m’avait arrêté (à cette interrogation shakespearienne je me garderais bien d’apporter une réponse simpliste). Et à l’entrée des boutiques branchées, des galeries d’art, de l’espace conceptuel Project ArtBeat (rappelant les Grands Moulins de Paris ou le 798 de Pékin), des affiches placardées en forme d’avertissement : « You are more than welcome here if you agree that Putin is a war criminal and respect the sovereignty of peaceful nations ». Mes amis russes du minibus seraient à coup sûr d’accord pour pousser ces portes-là. Mais sans doute la ville abrite-t-elle aussi des exilés russes vénérant Poutine, ne se sentant juste pas d’attaque pour combattre les Ukrainiens avec des armes de l’ère soviétique ?


La nuit dernière, des cris dans la rue ont pris le dessus sur le bourdonnement incessant des voitures, j’ai été réveillé. Deux groupes d’hommes s’invectivaient en russe. Il était question de Poutine, de guerre et d’Ukraine. Je n’ai pas tout compris. Alors, dans mon demi-sommeil, il m’a semblé entendre Boris Vian chanter : « Monsieur le Président, Je ne veux pas la faire, Je ne suis pas sur Terre Pour tuer des pauvres gens ».




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